Minuit33, c’est le nom du fichier Word qui me sert de journal de bord ici aux Etats-Unis. La vie d’expatriée fait qu’on se sent parfois un peu seul, et j’ai souvent besoin de communiquer d’une autre manière. J’en partage un extrait, car j’en ressens tout simplement le besoin : ici, à Pomona, nous avons tous eu une semaine éprouvante, qu’on garde un peu de distance ou non. C’est un peu long, un peu fleuve, alors si cela ne vous plaît pas, zappez cet article et on se retrouve plus tard avec un nouveau reportage sur Las Vegas !

Mercredi 9 Novembre 2016, 15h21, Oldenborg Center

C’est juste un moment de lassitude. Je reviens d’un week-end à Las Vegas donc je suppose que je suis déjà un peu fatiguée.

Là maintenant, je viens tout juste de tester un DVD dans le théâtre d’Oldenborg. Vérifier que ça marche. Tout fonctionne. Bien. Tâche suivante. Retour à l’appartement. Je m’arrête devant les affiches des Machines de l’Île. Nantes.

Jérémy a pris l’avion hier matin pour le Laos et je me suis souvent dit que Jérémy était ma maison. Du coup, je flotte un peu. Mon côté cartésien me dit aussi que ce doit être parce que ma tension est basse due à la fatigue. Il me reste une petite heure avant le début de mon cours. Mes étudiants auront besoin de parler et j’ai besoin de recharger les batteries. Ecrire ou méditer. Un peu des deux si j’ai le temps. Je vais trouver le temps.

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Mardi soir, à Doms Lounge : un rassemblement d’étudiants

Je pense être une personne positive. En fait, je dirais même que je suis une personne positive. Ce matin, l’ambiance était peu confortable. « Il ne faut pas rire en un jour pareil ». Je préfère sourire que faire la tête, mais il a fallu apporter quelques clarifications. Non, je ne suis pas heureuse du nouveau président américain élu, et non, je ne souris pas parce que je suis une étrangère et que la situation actuelle m’échappe complètement.

Il est vrai que hier soir, j’ai préféré rester dans ma salle de classe à étudier l’astronomie. L’astronomie vous aide à relativiser. Une élection présidentielle ne changera pas les lois de l’univers et de la nature, la Terre continue de tourner dans le sens contraire des aiguilles d’une montre et la vitesse de la lumière reste absolue. Soit. Ou, parce que mon sens de l’humour reste redoutable dans les situations désespérées, je pourrais aussi vous dire que je m’applique d’autant plus dans mes cours d’astronomie qu’aller vivre sur Mars semble notre dernier espoir.

« Un petit pas pour l’Homme… »

Vendredi 11 Novembre 2016, 11h37, Oldenborg center.

Depuis mercredi, certains étudiants sont venus me parler, pour me dire qu’ils se sentaient égoïstes de ne pas être aussi tristes qu’ils devraient l’être. C’est probablement à ce moment-là que j’ai décidé de continuer à être moi-même.

Et ma salle de classe s’est transformée en salle de jeux. J’ai demandé à mes étudiants quelle activité ils souhaitaient faire en classe : « je propose qu’on vote ! ». Nous avons caché des légumes en plastique que deux étudiants devaient retrouver : le premier avait les yeux bandés et le second devait guider le premier sans le toucher. Nous avons joué au Taboo. Dans la série « animaux », une étudiante a souhaité faire une rectification : « c’est hors-sujet, car ce n’est pas un animal, mais un fromage ».

Le mot à deviner était « chèvre »…

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Movie night : j’ai mis du temps à trouver le film, mais ça valait la peine !

Il est clair que nous vivons un moment un peu particulier, dans une atmosphère qui m’est assez peu familière. Mais je ne suis pas sûre que succomber à la morosité ambiante, ou faire semblant d’y succomber, soit la solution.

Une certaine forme de solidarité s’est créée, j’ai vu des rassemblements d’étudiants, des étudiants soudés et qui se serraient les coudes. Alors, je pense que ce n’est pas encore tout à fait le début de la fin. Chacun lutte pour ses convictions, à sa manière, que ce soit en hurlant la nuit dans Marston Squad, en manifestant* ou en positivant et en souriant encore plus. C’est peut-être de l’optimisme béat et naïf, mais on doit bien commencer quelque part, non ?

*ça se passe directement sous ma fenêtre, et je vous assure que c’est très étrange de voir cela dans un pays où les manifestations sont rares…

J’avoue tout : on a mangé de la tarte aux pommes ramenée par Ariane et Grete pour la dernière soirée états-unienne de Jérémy. La tarte aux pommes, ça ne résout peut-être pas tous les problèmes, mais ça fait du bien quand même.